Tetris
Il y a des jeux auxquels on joue, et il y a des jeux qui font partie de notre ADN. Tetris appartient à la seconde catégorie. Que vous ayez 7 ou 77 ans, vous connaissez ces sept formes géométriques colorées qui tombent du ciel. Vous connaissez cette musique russe entêtante (Korobeiniki) qui s’accélère au rythme de votre panique. Vous connaissez la satisfaction ultime d’effacer quatre lignes d’un coup avec une barre verticale (le fameux « Tetris »).
En 2026, Tetris est toujours là. Il est sur nos smartphones, sur nos consoles next-gen avec Tetris Effect: Connected, et même dans les compétitions mondiales d’e-sport où des adolescents « cassent » le code du jeu original en atteignant des niveaux jugés impossibles il y a encore deux ans (l’exploit de « Blue Scuti » en 2024 reste dans toutes les mémoires).
Mais derrière cette simplicité apparente se cache l’une des histoires les plus complexes, les plus dangereuses et les plus fascinantes de l’industrie. C’est l’histoire d’un programmeur solitaire à Moscou, d’hommes d’affaires occidentaux opportunistes, du KGB, de Nintendo et d’une lutte acharnée pour les droits d’auteur en pleine Guerre Froide. Comment un simple puzzle soviétique a-t-il réussi à franchir le Rideau de Fer pour conquérir le monde ?

Basic Fun- Mini Classic Tetris Handheld
4,5/5 ⭐ (615)
Marque : ARCADE CLASSICS
Février 2026
Moscou, 1984 : La naissance dans un bunker informatique
Tetris
L’histoire commence loin des néons de Tokyo ou des garages californiens. Elle débute à Moscou, en juin 1984, au Centre de Calcul Dorodnitsyn de l’Académie des Sciences de l’URSS. L’ambiance y est austère. Les ordinateurs sont des mastodontes archaïques, dépourvus d’écran graphique, qui fonctionnent avec des cartes perforées ou des bandes magnétiques.
Alexey Pajitnov, un ingénieur en intelligence artificielle de 29 ans, s’ennuie. Pour tester les capacités de son nouvel ordinateur, l’Electronika 60 (un clone soviétique du PDP-11 américain), il décide de programmer un jeu. Il s’inspire de son puzzle favori, les pentominos (des formes composées de 5 carrés qu’il faut assembler dans une boîte).
Mais l’Electronika 60 est trop faible pour gérer 5 carrés. Alexey simplifie : il passe à 4 carrés. Ce sont des « Tétrominos » (du grec tetra, quatre). Il imagine que les pièces tombent du haut de l’écran sous l’effet de la gravité. Le nom lui vient naturellement : une combinaison de « Tétromino » et de son sport préféré, le « Tennis ». Tetris est né.
La première version de Tetris n’a pas de graphismes, pas de son, pas de couleur. Les blocs sont représentés par des crochets [ ] de texte vert sur fond noir. Pourtant, la magie opère instantanément. Alexey ne peut pas s’arrêter de jouer. Ses collègues non plus. Le jeu se propage comme un virus informatique sur les disquettes 5 pouces ¼ à travers tout Moscou, puis dans tout le bloc de l’Est.
Le « Virus » franchit la frontière : L’erreur de Robert Stein
Tetris
Le jeu finit par atterrir en Hongrie, où des programmeurs locaux l’adaptent sur Commodore 64 et Apple II. C’est là, dans une petite salle d’exposition de Budapest, qu’un importateur de logiciels britannique nommé Robert Stein découvre Tetris.
Stein flaire le potentiel. Il envoie un télex à Moscou, au Centre de Calcul, pour acheter les droits. Alexey Pajitnov, flatté qu’un occidental s’intéresse à son jeu, répond naïvement : « Oui, nous serions intéressés par une discussion ». Pour Stein, c’est un accord. Pour les Soviétiques, c’est juste une ouverture de dialogue.
Stein vend alors les droits de Tetris (qu’il ne possède pas vraiment) au géant britannique Mirrorsoft (appartenant au magnat de la presse Robert Maxwell) et à sa filiale américaine Spectrum HoloByte. En 1987, Tetris sort aux États-Unis et au Royaume-Uni sur PC. C’est un succès immédiat. La jaquette rouge avec la faucille et le marteau, les musiques folkloriques et les images de cosmonautes vendent l’exotisme de la « Perestroïka ». C’est le premier logiciel soviétique vendu en Amérique. Mais à Moscou, Alexey Pajitnov et l’URSS ne touchent pas un centime.
L’entrée en scène de Henk Rogers et Nintendo
Tetris
C’est ici qu’entre en scène le héros de l’histoire : Henk Rogers. Ce développeur néerlandais, basé au Japon, découvre Tetris lors d’un salon à Las Vegas. Il est hypnotisé. Il se dit : « C’est le jeu de Go, mais pour une seule personne ».
Rogers veut les droits de Tetris pour le Japon. Il contacte Stein, mais les négociations traînent. Pendant ce temps, Nintendo prépare en secret sa nouvelle arme absolue : la Game Boy. Minoru Arakawa, le président de Nintendo of America, demande conseil à Rogers : « Quel jeu devons-nous mettre dans la boîte avec la console ? » Rogers a cette réponse visionnaire : « Si vous voulez vendre la Game Boy aux petits garçons, mettez Mario. Si vous voulez la vendre à tout le monde, mettez Tetris. »
Nintendo est convaincu. Ils chargent Rogers d’obtenir les droits exclusifs pour les consoles portables. Mais Stein, Mirrorsoft et Atari (via sa filiale Tengen) tournent autour du pot. Rogers décide de faire l’impensable : aller lui-même à Moscou pour négocier à la source.
Février 1989 : Le Thriller Moscovite
Tetris
Ce qui se passe en février 1989 à Moscou dépasse la fiction (et a d’ailleurs fait l’objet d’un film sorti en 2023). Trois hommes convergent vers la capitale soviétique la même semaine, sans savoir que les autres sont là :
- Henk Rogers, le petit éditeur passionné.
- Robert Stein, l’intermédiaire douteux.
- Kevin Maxwell, le fils du milliardaire Robert Maxwell, sûr de sa puissance politique.
Ils doivent négocier avec l’ELORG (Elektronorgtechnica), l’agence d’État chargée de l’import-export de logiciels et de matériel informatique. À sa tête, Nikolai Belikov, un bureaucrate soviétique intelligent et méfiant.
Quand Rogers montre à Belikov une cartouche de Tetris sur Famicom (la NES japonaise) qu’il a produite, Belikov devient furieux. « Nous ne vous avons jamais donné les droits pour les consoles ! Seulement pour les ordinateurs ! ». Rogers réalise qu’il a été trompé par Stein. Mais au lieu de mentir, il joue la carte de l’honnêteté. Il explique la situation, montre son respect pour l’auteur (il devient ami avec Pajitnov) et propose un contrat en or : des royalties fixes par cartouche pour l’URSS.
Belikov est séduit par la sincérité de Rogers et dégoûté par les manigances de Stein et l’arrogance de Maxwell (qui essaie d’utiliser ses relations avec Gorbatchev pour faire pression). Dans le plus grand secret, ELORG signe un contrat exclusif avec Nintendo pour les consoles de salon et portables. Atari et Mirrorsoft sont doublés.
La Guerre Juridique : Nintendo vs Atari
Tetris
De retour aux États-Unis, c’est la guerre. Atari Games (Tengen) a déjà sorti sa version de Tetris sur NES (la fameuse cartouche noire) et en a vendu des centaines de milliers. Ils affirment avoir les droits via Mirrorsoft. Mais Nintendo sort son contrat signé par Moscou. L’affaire va au tribunal.
Le juge examine les contrats originaux. Il découvre que Stein n’avait acheté les droits que pour les « ordinateurs ». La question juridique centrale devient : « Une console NES est-elle un ordinateur ? ». Nintendo argue que non. La cour tranche en faveur de Nintendo. Atari perd tout. Ils sont condamnés à retirer tous leurs jeux Tetris des rayons et à les détruire. C’est une victoire totale pour Nintendo et Henk Rogers.
Le Phénomène Game Boy
Tetris
À l’été 1989, la Game Boy sort aux États-Unis, puis en Europe, avec Tetris inclus (bundle). L’impact culturel est sismique. Pour la première fois, le jeu vidéo n’est plus réservé aux « geeks » ou aux enfants. On voit des hommes d’affaires jouer à Tetris dans l’avion. On voit des grands-mères y jouer sur la plage. On voit Hillary Clinton y jouer à la Maison Blanche (l’histoire est vraie, elle a reçu une Game Boy pour se détendre).
Tetris a vendu plus de 35 millions d’exemplaires sur Game Boy. Il a transformé la console de Nintendo en icône des années 90. Sans Tetris, la Game Boy aurait sans doute réussi, mais elle n’aurait pas dominé la planète pendant une décennie.
L’Effet Tetris et la Psychologie
Tetris
Le succès du jeu a donné naissance à un phénomène psychologique documenté : l’Effet Tetris (ou syndrome Tetris). Après avoir joué pendant des heures, les joueurs rapportent voir des formes géométriques tomber lorsqu’ils ferment les yeux pour dormir. Ils se surprennent à vouloir « ranger » les objets du quotidien (livres, courses, briques de mur) pour qu’ils s’emboîtent parfaitement.
Ce phénomène prouve à quel point Tetris pirate notre cerveau. Le jeu fait appel à notre désir inné d’ordre et de complétude. Chaque ligne effacée libère une micro-dose de dopamine. Comme le jeu s’accélère et qu’on finit toujours par perdre (Game Over), le cerveau réclame immédiatement une nouvelle partie pour « corriger l’erreur ». C’est la boucle de gameplay parfaite.
L’Héritage d’Alexey Pajitnov
Tetris
Et le créateur dans tout ça ? Pendant des années, Alexey Pajitnov a regardé son « bébé » générer des milliards de dollars sans toucher un centime. En URSS, la propriété intellectuelle individuelle n’existait pas vraiment ; Tetris appartenait au Peuple (donc à l’État).
Il a fallu attendre l’effondrement de l’Union Soviétique en 1991. Henk Rogers a aidé Alexey à émigrer aux États-Unis. En 1996, les droits initiaux ont expiré et sont revenus à Alexey. Rogers et Pajitnov ont alors fondé The Tetris Company. Enfin, après 12 ans, le créateur a commencé à toucher des royalties sur son œuvre. Aujourd’hui, Alexey est un homme riche, reconnu et célébré, mais il est resté humble, toujours surpris par le succès de son petit programme de test.
Conclusion : Le jeu parfait
Tetris
En 2026, Tetris reste un cas unique. C’est le seul jeu vidéo qui n’a pas vieilli. Les graphismes de Mario Bros de 1985 ont un charme rétro, mais ceux de Cyberpunk sont plus beaux. Mais Tetris ? Vous ne pouvez pas faire « mieux ». Vous pouvez ajouter de la musique, des effets de particules, de la VR… mais le cœur du jeu, ces 7 pièces qui tombent dans une matrice de 10×20, est intouchable. C’est comme les échecs ou le Go. C’est une mécanique mathématique parfaite.
L’histoire de Tetris est celle d’un pont improbable entre deux mondes ennemis. Alors que les États-Unis et l’URSS pointaient des missiles nucléaires l’un vers l’autre, leurs citoyens partageaient la même obsession : empiler des briques sans laisser de trous. Les briques soviétiques n’ont pas construit de mur ; elles l’ont, brique après brique, aidé à tomber. Et ça, c’est une histoire véritablement fascinante.






