Neo-Geo AES
Dans l’histoire du jeu vidéo, il existe des consoles populaires (la PlayStation 2, la Switch), des consoles maudites (la Virtual Boy, la Jaguar), et puis il y a une catégorie à part, une anomalie luxueuse qui flotte au-dessus de la mêlée : la Neo-Geo AES.
Prononcez ce nom devant un joueur ayant grandi dans les années 90, et vous verrez une réaction pavlovienne immédiate. Un mélange de respect craintif et de fascination. Pour la majorité d’entre nous, la Neo-Geo AES n’était pas une machine qu’on possédait. C’était une machine qu’on voyait en photo dans les magazines (Consoles+, Joypad), avec des prix qui semblaient être des erreurs d’impression. Une console à 3000 ou 4000 francs (environ 450 à 600 € de l’époque, soit le double d’une Super Nintendo) ? Des jeux à 1500 ou 2000 francs (300 €) l’unité ? C’était de la folie pure.
Pourtant, cette machine a existé. Elle a vécu pendant 14 ans (de 1990 à 2004), une longévité record. Elle a hérité du surnom de « Rolls Royce des consoles ». Aujourd’hui, en 2026, posséder une Neo-Geo AES complète trônant sur une étagère est le signe extérieur de richesse ultime du collectionneur. Retour sur l’histoire d’un fantasme technologique qui a promis l’impossible : l’arcade exacte à la maison.
1990 : La promesse de l’Arcade Perfect
Neo-Geo AES
Pour comprendre le choc de la Neo-Geo AES, il faut se replacer dans le contexte de 1990. À cette époque, quand vous jouiez à Street Fighter II ou Final Fight en salle d’arcade, c’était magnifique. Les personnages étaient énormes, l’animation fluide, les voix digitalisées claires. Puis, vous rentriez chez vous pour jouer à la version Super Nintendo ou Mega Drive. Et là, c’était la douche froide. Les personnages étaient deux fois plus petits, il manquait des couleurs, des niveaux étaient coupés, l’animation saccadait. On appelait ça un « portage ». On acceptait que la console de salon soit inférieure à la borne d’arcade professionnelle.
SNK, une entreprise d’Osaka, a décidé de briser cette règle. Leur idée de génie (et de mégalomanie) était simple : « Et si on mettait exactement la même carte mère que celle de la borne d’arcade dans une coque en plastique pour le salon ? » Pas de portage. Pas de compromis. Pas de réduction. Le jeu Neo-Geo AES que vous achetez est, au bit près, le même que celui de la salle d’arcade.
Le système s’appelait MVS (Multi Video System) pour les professionnels (bornes rouges) et AES (Advanced Entertainment System) pour les particuliers (console noire). À l’intérieur, c’était la même chose : un processeur Motorola 68000 couplé à un Z80 pour le son, et des puces graphiques capables d’afficher 380 sprites simultanément. Pour comparaison, la Mega Drive peinait à en afficher 80. C’était un monstre de puissance brute.
Le Choc des Titans : La taille des cartouches
Neo-Geo AES
Le premier contact physique avec une Neo-Geo AES est inoubliable. Tout est énorme. La console est large, noire, élégante avec ses lettres dorées. Le joystick (fourni avec la machine) est une réplique massive du panel arcade, avec sa boule craquelée et ses quatre boutons colorés. C’est du matériel lourd, fait pour encaisser la frustration des « Game Over ».
Mais le plus impressionnant, ce sont les cartouches. Une cartouche de Game Boy fait la taille d’un biscuit. Une cartouche de Super Nintendo fait la taille d’un petit livre de poche. Une cartouche Neo-Geo AES fait la taille d’une brique. Ou d’une cassette VHS sous stéroïdes. Quand on la prend en main, on sent le poids des puces mémoires. On comprend pourquoi on payait si cher. On n’achetait pas du vent, on achetait du silicium au kilo.
Sur la boîte, un logo mystérieux et excitant : « MAX 330 MEGA – PRO GEAR SPEC ». À une époque où les jeux faisaient 8 ou 16 Megabits, voir « 330 Megas » (puis plus tard « Giga Power ») affiché à l’écran lors du démarrage donnait le vertige. C’était du marketing pur (on parlait de bits, pas d’octets), mais ça marchait. La Neo-Geo AES vous hurlait au visage qu’elle était plus puissante que tout ce qui existait.
Une Ludothèque de niche mais légendaire
Neo-Geo AES
Si la console était une Rolls, elle ne servait pas à faire les courses au supermarché. La ludothèque de la Neo-Geo AES est extrêmement spécialisée. Pas de RPG de 60 heures, pas de simulation de gestion, peu de jeux de plateforme mignons. C’est la console de l’Arcade pure et dure : Baston, Shoot’em up, Sport arcade, Puzzle.
- La Baston : Fatal Fury, Art of Fighting, Samurai Shodown, The King of Fighters (KOF), Garou: Mark of the Wolves. SNK a défini le genre. Les zooms de caméra (une prouesse technique unique à la Neo-Geo AES), les sprites gigantesques d’Earthquake ou de Hugo, la fluidité des combos… Jouer à KOF ’98 sur AES reste, en 2026, une expérience religieuse.
- Le Shoot’em up : Pulstar, Blazing Star, Last Resort. Des jeux d’une difficulté atroce mais d’une beauté plastique qui n’a pas vieilli.
- L’Action : La série Metal Slug. L’apogée du pixel art. Les animations détaillées, l’humour, les explosions… Metal Slug 3 sur une cartouche originale Neo-Geo AES est considéré comme l’un des plus grands jeux de tous les temps.
Le Mythe du « Jeu à 30 000 Francs »
Neo-Geo AES
L’histoire de la Neo-Geo AES est indissociable de son marché spéculatif. Déjà chère à l’époque, elle est devenue inaccessible aujourd’hui. Certains titres, produits en très petite quantité vers la fin de vie de la console (quand tout le monde était passé à la PlayStation), atteignent des prix astronomiques.
Le cas le plus célèbre est Kizuna Encounter (version européenne). On raconte qu’il n’en existe que 5 à 10 exemplaires authentiques connus. Lors d’une vente privée en 2024, un exemplaire aurait changé de main pour plus de 50 000 euros. Metal Slug 1 en version AES originale ? Comptez 15 000 euros en 2026 si l’état est parfait. Cette rareté a créé un marché parallèle dangereux : les « Convert ». Des petits malins prennent une cartouche MVS (arcade, beaucoup moins chère car produite en masse pour les exploitants) et la « sacrifient » pour mettre les puces dans une coque AES avec une fausse étiquette.
Pour le collectionneur de Neo-Geo AES, c’est un champ de mines. Il faut savoir reconnaître une soudure d’usine SNK d’une soudure amateur, vérifier le grain du papier de l’insert (la jaquette), l’odeur du manuel. Oui, l’odeur. Les vieux manuels SNK ont une odeur chimique particulière que les faussaires peinent à reproduire.
MVS vs AES : La guerre fratricide
Neo-Geo AES
Pour le joueur qui veut juste jouer sur le vrai matériel sans vendre un rein, il existe une alternative : le MVS. Puisque la carte mère est la même, il suffit d’un adaptateur (ou d’une « MVS Consolisée ») pour jouer aux énormes cartouches d’arcade sur sa télé. Un Metal Slug X en MVS coûte environ 100-150 €. Le même en Neo-Geo AES coûte 2000 €. Le jeu est identique.
C’est là tout le paradoxe du prestige. La Neo-Geo AES ne vaut pas cher pour ce qu’elle fait (afficher des pixels), elle vaut cher pour ce qu’elle représente : la version « Luxe » officielle. La boîte molle (softbox) des premiers jeux ou la boîte dure (snapcase) des suivants sont des objets fétiches. Les collectionneurs veulent voir l’alignement parfait des tranches sur leur étagère. C’est de la bibliophilie appliquée au jeu vidéo.
L’Héritage SNK : Une résurrection inespérée
Neo-Geo AES
SNK a failli mourir en 2001. La Neo-Geo AES s’est arrêtée officiellement en 2004 avec Samurai Shodown V Special, le dernier jeu officiel licencié. 14 ans de carrière pour une même architecture matérielle, c’est impensable aujourd’hui (imaginez une PS5 qui durerait jusqu’en 2034 sans changement).
En 2026, l’héritage est vivant. SNK est redevenu un studio majeur. Des consoles « Mini » (Neo Geo Mini) ont tenté de capitaliser sur la nostalgie, mais rien ne remplace le matériel d’origine. Le son de l’intro (ce jingle mythique au démarrage), le cliquetis du stick, la taille de l’image sur un écran CRT (tube cathodique)… c’est une ambiance inimitable.
Les développeurs indépendants (Homebrew) continuent de sortir des jeux pour la Neo-Geo AES en 2026 ! Xeno Crisis, Kraut Buster (par NG:Dev.Team)… Ces nouvelles cartouches, vendues 400 ou 500 euros, trouvent preneur en quelques minutes. La communauté est petite, riche et fanatique.
Conclusion : Le rêve inaccessible devenu réalité (pour certains)
Neo-Geo AES
La Neo-Geo AES est la preuve que le désir est plus fort que la raison. Objectivement, acheter une console aussi chère pour jouer à des jeux qui se finissent en 45 minutes (durée moyenne d’un jeu d’arcade) est absurde. Mais la Neo-Geo AES ne se juge pas objectivement. Elle se juge avec les yeux de l’enfant de 12 ans qui bavait devant la vitrine de la boutique d’import.
Posséder cette machine aujourd’hui, c’est réparer une injustice de l’enfance. C’est se dire : « Maintenant, je peux ». C’est inviter des amis, sortir la cartouche géante de Garou, et leur dire : « Regardez, c’est la vraie ». Et pendant quelques instants, on n’est plus en 2026 avec nos soucis d’adultes, on est de retour en 1996, et on est le roi du monde. La Neo-Geo AES restera à jamais la console des superlatifs, la machine de tous les excès, la seule, l’unique Rolls Royce du jeu vidéo.






