Gunpei Yokoi
Quand on évoque Nintendo, le premier nom qui vient à l’esprit est souvent celui de Shigeru Miyamoto, le père de Mario et Zelda. C’est le visage souriant, l’artiste, le Walt Disney du jeu vidéo. Mais dans l’ombre de ce géant créatif, il y avait un autre homme. Un homme plus âgé, plus technique, dont l’influence est peut-être encore plus fondamentale pour l’ADN de la firme de Kyoto.
Son nom est Gunpei Yokoi.
Sans lui, vous n’auriez pas de croix directionnelle (D-Pad) sur votre manette de PlayStation ou de Xbox. Sans lui, la Game Boy n’aurait jamais existé. Sans lui, Nintendo aurait peut-être fait faillite dans les années 70 avant même de sortir la NES. Gunpei Yokoi n’était pas un simple ingénieur ; c’était un philosophe du jouet. Il a théorisé une approche unique : « La Pensée Latérale des Technologies Désuètes ». Une doctrine qui a permis à Nintendo de dominer le monde, mais qui a aussi causé sa chute personnelle avec l’échec retentissant du Virtual Boy.
Alors que nous célébrons aujourd’hui l’innovation technologique permanente, l’histoire de Gunpei Yokoi résonne comme un rappel puissant : la puissance brute ne sert à rien sans une bonne idée. Retour sur la vie et la mort d’un inventeur dont le destin tragique hante encore les couloirs de Nintendo.
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Février 2026
L’homme de maintenance qui s’ennuyait
Gunpei Yokoi
L’histoire commence en 1965. Gunpei Yokoi, fraîchement diplômé en électronique de l’université Doshisha, est embauché par Nintendo. À l’époque, Nintendo est une petite entreprise artisanale qui fabrique des cartes à jouer Hanafuda. Yokoi n’est pas embauché pour créer. Il est embauché pour réparer les machines qui impriment les cartes. C’est un homme de maintenance. Le travail est facile, et Yokoi s’ennuie.
Pour passer le temps dans son atelier, il bricole des jouets avec des chutes de matériaux. Un jour, il fabrique un bras extensible en croisillons de bois pour attraper des objets à distance. Le président de Nintendo, le redoutable Hiroshi Yamauchi, passe par là. Il voit le bricolage. Au lieu de le licencier pour perte de temps, Yamauchi, qui cherche désespérément à diversifier son entreprise, lui dit : « Transforme ça en produit commercialisable pour Noël ».
L’Ultra Hand est née. C’est un succès phénoménal (plus d’un million de ventes). Gunpei Yokoi est promu à la tête de la première division R&D de Nintendo. Il vient de sauver l’entreprise et de la faire basculer du monde des cartes vers le monde du jouet.
L’illumination dans le train : Les Game & Watch
Gunpei Yokoi
L’anecdote la plus célèbre de la vie de Gunpei Yokoi se déroule en 1979, dans un Shinkansen (TGV japonais). Yokoi observe un homme d’affaires ennuyé qui joue nerveusement avec sa calculatrice LCD, appuyant sur les touches au hasard pour passer le temps.
Le cerveau de Yokoi s’illumine. « Et si on créait une calculatrice qui permettait de jouer ? ». Une machine minuscule, qui tient dans la poche de chemise d’un « Salaryman », pour tuer le temps dans les transports. Il utilise la technologie des écrans à cristaux liquides (LCD), devenue très bon marché grâce à la guerre des calculatrices entre Casio et Sharp. C’est la naissance des Game & Watch.
Le succès est mondial. Ball, Vermin, Fire… Ces petits jeux électroniques inondent la planète. Mais Gunpei Yokoi va y apporter une innovation qui changera l’industrie à jamais. Pour le jeu Donkey Kong en double écran, il a besoin d’un moyen de contrôler le personnage sans utiliser un gros joystick qui empêcherait de fermer le clapet. Il invente une croix plate, basculant sur quatre axes sous le pouce. La Croix Directionnelle (D-Pad).
Regardez votre manette de Switch, de PS5 ou de Xbox en 2026. Elle a toujours une croix. C’est l’invention de Gunpei Yokoi. Il a défini la grammaire physique du jeu vidéo pour les 50 années suivantes.
La Philosophie de la « Technologie Désuète »
Gunpei Yokoi
C’est avec la Game Boy, sortie en 1989, que le génie de Gunpei Yokoi atteint son apogée. À la fin des années 80, la course à la technologie bat son plein. Atari prépare la Lynx (16 bits, couleur, rétroéclairée). Sega prépare la Game Gear (couleur, rétroéclairée). Tout le monde dit à Yokoi : « Il faut faire de la couleur ».
Mais Gunpei Yokoi refuse. Il applique sa philosophie : Kareta Gijutsu no Suihei Shiko (« La pensée latérale des technologies désuètes »). L’idée est simple : utiliser une technologie ancienne, donc maîtrisée, pas chère et économe en énergie, mais l’utiliser d’une manière nouvelle et originale. Il impose un écran monochrome vert et noir, sans rétroéclairage. Pourquoi ? Pour l’autonomie et le prix. La Game Boy tient 15 à 30 heures avec 4 piles AA. La Game Gear tient 3 heures avec 6 piles. La Game Boy coûte 90 dollars. La Lynx coûte 180 dollars.
Le résultat est historique. La Game Boy écrase la concurrence. Les joueurs préfèrent jouer longtemps à Tetris sur un écran moche que de changer de piles toutes les deux heures sur un écran beau. Gunpei Yokoi avait compris que dans une console portable, la portabilité (autonomie/poids) prime sur la puissance. Une leçon que Nintendo applique encore aujourd’hui avec la Switch (moins puissante qu’une PS5, mais hybride).
Le Mentor de Miyamoto
Gunpei Yokoi
On l’oublie souvent, mais Gunpei Yokoi a été le mentor de Shigeru Miyamoto. Quand Miyamoto crée Donkey Kong en arcade, il ne connaît rien à la technique. C’est Yokoi qui supervise le projet, qui explique les contraintes matérielles et qui aide à concevoir le gameplay (notamment l’idée que si le personnage tombe de trop haut, il meurt).
Yokoi n’était pas seulement un ingénieur hardware. Il était un producteur de jeux visionnaire. Il est le producteur de la saga Metroid et de Kid Icarus. C’est lui qui a insisté pour que Samus Aran puisse se mettre en boule (Morph Ball) non pas par choix artistique, mais parce que c’était plus facile à animer qu’un personnage qui rampe. La contrainte technique crée le génie ludique.
1995 : Le Cauchemar Rouge et Noir
Gunpei Yokoi
Mais même les génies se trompent. Et l’erreur de Gunpei Yokoi fut fatale. Au début des années 90, Nintendo cherche la « Next Big Thing ». Yokoi s’intéresse à la réalité virtuelle naissante. Il découvre une technologie d’écran LED rouge et noir (de la société Reflection Technology) capable d’afficher de la 3D stéréoscopique.
Il conçoit le Virtual Boy. Une console « portable » (en réalité un casque sur trépied) qui plonge le joueur dans un univers fil de fer rouge sur fond noir. Le projet est un désastre dès la conception.
- Ergonomie : Le joueur doit coller ses yeux dans le masque posé sur une table. C’est inconfortable, ça fait mal au cou.
- Santé : L’affichage rouge clignotant provoque des maux de tête et des nausées en 15 minutes. Nintendo est obligé d’inclure des avertissements de santé terrifiants sur la boîte.
- Social : Le jeu vidéo est devenu social dans les années 90 (multijoueur). Le Virtual Boy isole totalement le joueur.
Nintendo, focalisé sur la sortie de la Nintendo 64, ne croit pas au projet mais le sort quand même en 1995 pour combler un vide dans le calendrier. C’est un four monumental. Le Virtual Boy est retiré du marché en moins d’un an. C’est le plus gros échec de l’histoire de Nintendo.
La Démission et l’Accident
Gunpei Yokoi
La culture d’entreprise japonaise est impitoyable. L’échec du Virtual Boy est perçu comme une honte personnelle pour Gunpei Yokoi. Bien que la direction ne le licencie pas officiellement, il est mis au placard. Son aura d’infaillibilité est brisée.
Le 15 août 1996, après 31 ans de bons et loyaux services, Gunpei Yokoi démissionne de Nintendo. Contrairement à la légende qui dit qu’il est parti « la tête basse », il avait prévu ce départ depuis longtemps pour fonder sa propre société, Koto Laboratory, et retrouver la liberté de créer des jouets simples, loin de la course à la 3D qu’il n’aimait pas (il trouvait les jeux 3D « inutiles et compliqués »).
Il s’associe avec Bandai pour créer une nouvelle console portable : la WonderSwan. Une machine monochrome, avec une autonomie record d’une seule pile AA. C’est la suite spirituelle de sa Game Boy. Le succès semble à portée de main.
Mais le destin en décide autrement. Le 4 octobre 1997, Gunpei Yokoi roule sur l’autoroute Hokuriku avec un collègue. Ils ont un accrochage mineur avec un camion. Ils se garent sur la bande d’arrêt d’urgence et sortent pour inspecter les dégâts. Une troisième voiture arrive, ne les voit pas, et les percute. Gunpei Yokoi meurt à l’hôpital quelques heures plus tard. Il avait 56 ans.
L’Héritage en 2026 : L’Âme de Nintendo
Gunpei Yokoi
La mort de Gunpei Yokoi a été un choc terrible pour l’industrie. Miyamoto a perdu son mentor, Nintendo a perdu son âme technique. Pourtant, en 2026, l’esprit de Yokoi est plus vivant que jamais.
Regardez la Nintendo Switch (et sa successeure). Ce n’est pas la console la plus puissante du marché (comparée à une PS5 Pro). Elle utilise des composants mobiles « datés » (puces Tegra). Mais elle propose une façon de jouer latérale : à la fois portable et salon. C’est du pur Yokoi. Nintendo a fini par accepter que la course à la puissance graphique (la voie de Sony et Microsoft) n’était pas la sienne. La voie de Nintendo, c’est celle tracée par Yokoi : l’innovation par l’usage, pas par le pixel.
La WonderSwan, sortie après sa mort, a eu un succès d’estime au Japon, prouvant que sa vision était encore pertinente. Et ironiquement, le Virtual Boy est devenu un objet de collection culte, recherché pour son étrangeté unique.
Conclusion : Le Bricoleur Ultime
Gunpei Yokoi
Gunpei Yokoi n’était pas un codeur. Il n’était pas un artiste. Il était un bricoleur. Un homme qui regardait une calculatrice et voyait un jeu. Un homme qui regardait une poubelle et voyait une main mécanique.
Son histoire est tragique car inachevée. Que nous aurait-il inventé s’il avait vécu vingt ans de plus ? Peut-être la Wii ? Peut-être la DS ? Beaucoup pensent que la Nintendo DS, avec ses deux écrans (comme les Game & Watch) et son stylet tactile, est l’héritage direct de sa philosophie.
Il reste l’exemple unique d’un homme qui a refusé le progrès pour le progrès. Il nous a appris que la technologie n’est pas une fin en soi, mais un outil au service de l’amusement. À chaque fois que vous appuyez sur la croix directionnelle de votre manette pour faire avancer votre personnage, ayez une pensée pour l’homme de maintenance de Kyoto. Il ne vous voit pas, mais il guide vos pas depuis plus de cinquante ans.






